Un amour des livres venu d’Ukraine
Unique en son genre, la seule librairie du pays dédiée aux auteurs suisses est dirigée par un Ukrainien haut en couleurs. Personnage tonitruant et pittoresque, libraire et voyageur magnifique, Roland Tolmatchoff a toujours l’œil malicieux et l’anecdote au bord des lèvres. Portrait.
Trônant au cœur de son antre tapissée de livres, aux couloirs laissant tout juste passer une demoiselle anorexique, Roland Tolmatchoff, l’infatigable libraire, est toujours là. A promener sa grande silhouette imposante, à user et abuser de son personnage de vieil ours slave.
Un phénomène, ce Tolma-tchoff! Toujours à se mettre en quatre pour trouver l’introuvable: une ancienne méthode d’anglais, un dictionnaire de latin du siècle passé ou un titre épuisé d’un auteur inconnu.
Et 17 ans que cela dure! 17 ans que Tolmatchoff eut l’idée d’offrir aux amateurs de littérature suisse un panorama exhaustif de leurs auteurs favoris. Elargissant ensuite son offre aux milliers de livres d’occasion qu’il stockait ici et là, ce diable de libraire a ouvert sa 2e échoppe, dans la même rue.
Après avoir conduit des taxis, dirigé des restaurants russes, composé des guides de voyage, fait maintes fois le tour du monde, fondé des librairies du voyage et meublé deux ou trois vies, Tolmatchoff a donc décidé de consacrer son existence aux livres et à leurs amateurs.
Mais avant cela, Tolma, comme disent les intimes, ami de Godard, Moustaki ou encore d’Ella Maillart et de Nicolas Bouvier, aura connu un parcours jonché d’embûches et d’aventures.
C’est de Grigory Pidoubny Tolmatchoff et d’Erna-Sophie Probst, Suissesse, que Tarass Sviatoslav Roland Tolmatchoff vit le jour, le 25 mars 1930 à Kharkov. Et déjà là, Roland se distingua puisque, en pleine période de famine, il se paya le luxe d’afficher un poids de 5 kg 450 à la naissance...
Son père, nationaliste ukrainien convaincu, avait déjà con-nu, avant 1917, la Sibérie du tsar pour ses positions bolchéviques, et s’était évadé par le Japon et l’Australie avant de devenir, après la Révolution et eu égard à ses «états de service», diplomate pour la toute jeune Répu-blique soviétique d’Ukraine.

D’abord en poste à Berlin, puis à Vienne, c’est à Lausanne, lors d’un concert de musique classique, qu’il rencontra sa future femme, Erna-Sophie, qui accepta de le suivre en Autriche. Ils se marièrent donc à Vienne, en 1920, et eurent 2 premiers enfants: Xenia en ‘21 et Svytozar en ‘27. De retour en Ukraine en 1929, le couple mit au monde Roland, dont le troisième prénom lui fut donné en hommage à l’écrivain français Romain Rolland, qui fut hébergé chez eux lors d’un de ses passages en URSS. Il faut dire qu’à cette époque, le père de Tolmatchoff avait été promu Président de l’Union des écrivains Ukrainiens, en partie grâce à son livre L’Océan des saphirs, qu’il écrivit à son retour d’évasion et qui devint un grand succès littéraire.

Ami intime d’un certain Vladimir Vissotski, grand-père du futur chanteur du même nom, Grigory Pidoubny Tolmatchoff vivait à cette époque à la «Dom Slovo», premier immeuble moderne de la ville, qui n’abritait que le gratin de la cité. De cette période, Roland Tolmatchoff se souvient: «des casseroles que nous recevions d’amis restés à Vienne, et qui faisaient l’admiration de tout l’immeuble: elles étaient neuves, rutilantes et en inox, personne n’avait jamais vu ça à Kharkov!» Il y avait aussi ces 850 baignoires stockées dans un terrain vague et dans lesquelles les enfants allaient jouer, en attendant qu’elles soient (enfin) utilisées pour l’immeuble voisin, encore à l’état de projet mais dont le fin du fin (les baignoires) avait déjà été livré...
En 1937, Staline, se souvenant probablement que Grigory avait été un grand ami de Simon Petlioura, l’envoya d’abord à la Loubianka, où Roland se souvint lui avoir rendu visite en 1938 (à l’âge de 8 ans), puis au tristement célèbre camp de Solovki, construit par Lénine lui-même en 1923 dans un ancien monastère bâti sur une île, à l'entrée de la Mer Blanche.

Voulant éloigner sa famille de la guerre qui s’annonce, Grigory pousse sa femme à quitter la Russie avec les enfants. Mais si Erna-Sophie est Suissesse, les enfants sont Russes et l’administration soviétique fera tout pour les empêcher de sortir. Il faut dire aussi que 2 garçons, ce sont 2 futurs soldats...
Alors la mère des 3 petits Tolmatchoff décide de vendre le cadeau le plus précieux que son mari lui ait fait: l’essentiel de la bibliothèque francophone du tsar, récupérée après la Révolution. Une petite fortune, puisque les roubles ne tardèrent pas à s’entasser dans tout l’appartement dans des boîtes à chaussures. Avec tout cet argent, Erna-Sophie parvint à soudoyer nombre de membres de la GPU, en particulier deux fonctionnaires qui les accompagneront jusqu’à la frontière de Brest-Litovsk. Mais là les choses se gâtent du côté polonais: ni passeports, ni visa, ni aucun papier d’identité pour les enfants, comment accepter le passage de cette famille arrivée en catastrophe!
La mère des petits va alors trouver refuge à la légation suisse de Varsovie. Après force négociations, et dans un souci qu’il qualifiera d’humanitaire (ou peut-être à cause du revolver qu’elle va pointer sur lui, comme Erna-Sophie l’avouera plus tard), le responsable prendra sur lui de faire une chose totalement illégale: s’il ne peut pas enregistrer officiellement les enfants sur le passeport suisse de la maman, puisqu’ils ne sont pas ressortissants helvétiques, il fixe la photo des 3 bambins sur une page réservée aux visas du passeport d’Erna-Sophie, avec le tampon sec (en relief) de la légation. La famille Tolmatchoff pourra ainsi rejoindre la Suisse après une brève escale à Berlin, où le petit Roland reste subjugué par la première banane qu’il voit dans son existence!

Arrivée à Bâle, en 1939, la petite famille se voit privée du passeport d’Erna-Sophie, au motif que le bricolage de la légation de Varsovie n’est pas passé inaperçu...
Le premier souvenir de son arrivée en Suisse, Roland Tolmatchoff le fixe à la découverte d’une bicyclette: «je suis resté littéralement soudé au sol devant ce vélo; personne n’arrivait à me faire quitter ce spectacle: une bicyclette en parfait état de marche, juste garée sur le trottoir, et que personne n’avait VOLÉE! Littéralement, je n’en croyais pas mes yeux...»
Erna-Sophie retrouve alors sa famille restée en Suisse: sa sœur a entre-temps épousé André Petitpierre, Président du Conseil d’Etat neuchâtelois et cousin de Max Petitpierre, futur Président de la Confédération. Ce même Max Petitpierre qui aura une fille, Eliane, qui épousera l’écrivain Nicolas Bouvier, futur grand ami de Tolmatchoff...
Mais la petite famille part finalement pour Genève, où une période de misère noire l’attend: d’abord l’Armée du Salut de la rue Bautte, puis un sordide appartement au 41 bis rue de Lausanne, tout contre le quai N°1 de la gare Cornavin, dont les grillages empêchent l’ouverture des fenêtres. Vétuste au-delà du possible, insalubre, rempli de rats qui envahissent les affaires et les logements, l’immeuble reste pour Roland comme un de ses plus affreux souvenirs. Pourtant, dans cette tourmente tant physique que morale, la famille recevra le soutien indéfectible d’un vieil ami du père Tolmatchoff: l’écrivain anarchiste Victor Serge, résidant alors en France.

Bien des années plus tard, tandis que le frère de Roland part vivre en Australie après maintes aventures personnelles, Xenia, leur sœur, entre au CICR (Comité International de la Croix-Rouge) comme traductrice – elle parle la bagatelle de 11 langues! – à l’Agence centrale des prisonniers de guerre. Cette position stratégique lui permettra d’engager toutes les recherches possibles et imaginables pour retrouver leur père, définitivement disparu au goulag.
Et là, miracle: elle tombe sur le rapport d’un ancien détenu qui s’est évadé de Solovki en 1942, avec son compagnon de cellule, un certain Grigory Pidoubny Tolma-tchoff... Très vite, son récit fait froid dans le dos: arrivés à la croisée d’un chemin, et pour multiplier leur chance d’en réchapper, les deux codétenus décident de se séparer. L’un partira à gauche, sur une piste plus facile mais avec les gardes aux trousses, tandis que l’autre partira sur la droite, dans la forêt, probablement sans poursuivants mais sous l’œil attentif des loups. Ils tirent au sort, et Grigory prend la voie... de droite. A partir de là nul ne l’a plus jamais revu, hormis peut-être les loups!



Par la suite, la mère de Tolmatchoff voulut récupérer son passeport confisqué, pour retrouver les seules photos de ses enfants petits. Mais la chancellerie de Berne fut intransigeante: ce passeport bricolé était une pièce unique qu’il fallait à tout prix conserver... Pourtant, le fonctionnaire fit preuve d’humanité devant la déception de cette femme: tout en expliquant à Erna-Sophie l’impossibilité dans laquelle il se trouvait d’accéder à sa requête, il découpa une bande des 3 photos dans le passeport et, tout en observant les arbres par la fenêtre ouverte, lui expliqua comment il était pénible pour les fonctionnaires de la chancellerie de se faire subtiliser des documents par les oiseaux qui n’avaient décidément peur de rien...
Côté administratif, Tolmatchoff fut tour à tour apatride, puis titulaire d’un passeport Nansen, puis d’un «Passeport pour étrangers», donné par la Suisse, et enfin d’un «Titre de voyage» délivré par les pays signataires de la convention de 57 pour le statut des apatrides. Pourtant, malgré ces papiers, son visa pour la France lui fut toujours refusé sans explication. C’est depuis Los Angeles, aux Etats-Unis, que Tolmatchoff apprendra le fin mot de l’histoire, grâce à son ami Romain Gary, alors Consul général de France à LA: son dossier contenait la mention: «dangereux espion bolchévique»! C’est en 1963 que, après deux refus, la nationalité suisse lui est enfin accordée, grâce à l’intervention du Conseiller d’Etat Guy Fontanet.
Aujourd’hui, Roland Tolma-tchoff, toujours avec le même amour des livres qui animait son père, remue ciel et terre pour un tout petit client et fait le bonheur des dénicheurs de trésors...

ABC du livre d’occasion et Librairie des auteurs suisses, 5 et 8 rue Hugo-de-Senger, tél. 022/ 320 23 23.

Mikhaïl W. Ramseier